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La peur du nucléaire ou la peur de l’arrêt du nucléaire ?

samedi 15 août 2015, par Contact

On nous dit : « vous faites peur avec votre arrêt immédiat » ; « on ne bâtit rien sur la peur »...

Commençons par un exemple concret. Essayons de répondre froidement à la question : « pourquoi les techniciens en charge de la gestion des déchets nucléaires ne les envoient-ils pas dans l’espace ? » . Tentons de répondre sans émotions et sans peur. Focalisons-nous sur l’emblématique Plutonium 239, qui met 24 000 ans à perdre la moitié de sa radioactivité. Choisissons une valeur de 300 microgrammes de Pu 239 comme dose mortelle pour un adulte. C’est assurément mortel d’après les sources que nous avons pu consulter (certaines affirment qu’un seul microgramme inhalé suffit à provoquer un cancer, d’autres parlent de 20 micro-grammes pour une dose mortelle) [1].

La France stocke 80 tonnes de ce métal artificiellement créé par l’industrie nucléaire. Supposons que les technocrates en question en conditionnent 400 kg pour les envoyer brûler vers le soleil (la France possède les moyens techniques et financiers de réaliser cela). Ce chargement représente alors 1,33 milliards de doses mortelles adulte, telles que nous les avons définies. Si la fusée explose dans la troposphère, elle pulvérise de fines particules ultra-toxiques de l’ordre du microgramme, et c’en est probablement assez rapidement fini de l’humanité.

C’est cette peur qui fait que nos dirigeants et nos technocrates pro-nucléaires ne peuvent envisager d’envoyer les déchets nucléaires dans l’espace.

Par contre nous, qui demandons l’arrêt immédiat de l’industrie nucléaire, ne serions pas autorisés à avoir peur, taxés d’irrationalité et de « radiophobie », tout comme les populations déjà victimes de catastrophes nucléaires le sont par les autorités censées les protéger.

Pourtant la peur est un sentiment normal sur lequel peut se fonder une décision. Il est normal et naturel d’avoir peur de pénétrer dans une forêt la nuit : nous n’avons pas les yeux du hibou, ni l’odorat du loup, ni l’ouïe du mulot, ni le sonar de la chauve-souris.

Nous, avec le nucléaire, nous savons être bien fondés à en avoir peur. Peur de voir les centrales, les bombes exploser ; de les voir contaminer l’environnement ; de les voir contraindre l’humanité.

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Mais naturellement, certain-e-s se mettent aussi à avoir peur qu’en cas d’arrêt du nucléaire le réseau électrique soit interrompu. Alors commence une cogitation : est-ce que la peur du nucléaire serait plus rationnelle que la peur de l’arrêt du nucléaire ? La bonne blague...

Bien. D’une part il faut savoir que – en parlant de coupure non prévue du réseau – beaucoup d’établissements disposent de moyens de secours électriques à partir de groupes électrogènes : c’est le cas des centrales nucléaires elles-mêmes pour les raisons de sûreté, c’est le cas aussi des hôpitaux.

D’autre part, au Japon, les 54 réacteurs nucléaires en fonctionnement avant le 11 mars 2011 ont été arrêtés en un peu plus d’un an après la catastrophe nucléaire de Fukushima. Le pays a acheté du gaz, du pétrole, fait tourner ses centrales thermiques, mis en place des mesures d’économies de puissance au moment des pics [2].

Le Japon a donc éliminé son électricité d’origine nucléaire depuis près de trois ans. La population a fait volontairement pression sur les élus locaux pour que les réacteurs soient éteints et ne redémarrent pas [3]. Sans pour autant changer brutalement de société. Simplement par peur d’une nouvelle catastrophe nucléaire.

Qu’est-ce qui fait que nous en France, nous soyons paralysé-e-s ? C’est cette croyance que les médias de masse créent et véhiculent : le nucléaire ne présenterait pas de dangers particuliers par rapport aux autres modes de production d’électricité. Même si c’était le cas, toutes les mesures de radioprotection seraient soi-disant prises pour veiller sur nous. C’est la peur de l’arrêt du nucléaire qui convoque paradoxalement des images quasi apocalyptiques, la propagande officielle ayant expliqué depuis des décennies qu’on ne peut s’en passer.

Résultat, ceux et celles qui disent « il faut continuer à faire fonctionner ce parc de centrales encore 20 ans le temps de le remplacer » deviennent plus rassurant-e-s, donc étrangement plus crédibles, que ceux et celles qui disent « arrêt immédiat du nucléaire ». La logique comptable ou politique de certain-e-s l’emportant sur une logique de santé et de vie pour tout le monde.

Pourtant, si les techniciens de l’électricité sont en capacité de faire face à des coupures de courant afin de préserver l’ensemble du système même dans le cas d’arrêt intempestif de réacteurs nucléaires, par contre, en cas de contamination radioactive majeure de notre environnement, la situation serait irréversible. Notre vie serait dégradée et réduite à une existence de rat de laboratoire. Personne ne serait en capacité de la rétablir. Personne.

Sans un sursaut général pour rejeter en masse l’industrie nucléaire, nous sommes condamnés à devenir nous-mêmes des déchets radioactifs. Nous savons qu’après la catastrophe nucléaire, nous serions soumis à l’armée et aux techniciens de la mesure des radiations, comme en Biélorussie, en Ukraine, ou au Japon.

Mais voilà. Pour les nucléocrates, la presse, l’opinion publique et bon nombre d’ « écologistes », c’est se réclamer de l’arrêt immédiat du nucléaire qui semble totalement irrationnel et irraisonnable. Nous, nous utilisons ces termes car ils ont le mérite d’être clairs : arrêt sans conditions, sans délais et définitif. Et nous trouvons particulièrement étrange de constater qu’un certain nombre d’ « antinucléaires patentés » les rejettent au motif qu’il s’agirait d’un « slogan vide de sens », empêchant d’obtenir un « consensus », ou qui serait le fait de « militants pas majoritaires ».

Alors, nous, dans ce contexte, nous jugeons indispensable – mais pas suffisant – de mettre en minorité tous ceux et celles qui tendent à faire croire qu’il est acceptable de proposer des « scénarios plus ou moins longs » de « sortie du nucléaire ». D’abord nous ne sortirons jamais du nucléaire (les déchets sont là pour des centaines de milliers d’années, les catastrophes et les essais nucléaires ont déjà durablement contaminé les hommes et l’environnement). La seule chose que nous puissions réaliser, c’est l’arrêt des réacteurs. Il n’est donc pas question de se rassembler sur des slogans « sortir du nucléaire » vu que c’est un objectif inatteignable.

D’autre part, nous ne voulons, nous ne devons pas rentrer dans la technicité des scénarios d’arrêt des réacteurs. La mobilisation doit provenir d’une dynamique humaine et morale motivante et non de la défense d’un scénario technique en particulier. Cette dynamique est fondée au premier plan sur le rejet sans conditions et sans délais des technologies nucléaires, bombes et centrales, avec en arrière-plan le refus sans condition de l’état de soumission dans lequel ces technologies nous placent vis-à-vis des industriels, des technocrates, des financiers, des États et de ses militaires.

Ceux et celles qui traitent la question du nucléaire comme un simple problème énergétique passent à côté de l’essentiel, comme s’il leur était impossible de le concevoir : le pouvoir de domination de la mafia nucléariste sur les peuples et son pouvoir d’anéantissement d’une vie digne de ce nom pour les êtres humains sur terre.

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Électricité en abondance et paix sur terre, voilà ce qu’ils nous ont promis et qu’ils nous promettent encore, et voilà ce que nous sommes priés de croire. Charge à chacun d’entre nous d’accepter d’en payer le prix et les conséquences irréversibles. Nous, ça nous fait vraiment peur, pas vous ?

Coordination Stop-Nucléaire
Pour l’arrêt immédiat, inconditionnel et définitif du nucléaire
Août 2015

[1] « Le plutonium et ses problèmes », Gazette Nucléaire n° 25 mars-avril 1979 http://gazettenucleaire.org/1979/25p11.html

[2] Durant l’année précédant la catastrophe, le nucléaire nippon a produit 271 TWh, soit 27,4 % de la production totale d’électricité. Durant l’année qui a suivi la catastrophe, le même jurassik-parc nucléaire a produit près de 100 TWh, et a fini par s’arrêter totalement en mai 2012.... En juillet et août 2011 la puissance appelée dans l’archipel était inférieure de 20 % à celle de 2010
« Les tribulations du nucléaire au Japon », Connaissance des énergies, 16 avril 2012 http://www.connaissancedesenergies.org/les-tribulations-du-nucleaire-au-japon-120416

[3] Malgré l’opposition populaire à la reprise du nucléaire, le 10 août 2015, le réacteur Sendai n°1 est remis en service, dans un geste moralement inacceptable d’obstination du gouvernement Abe.

Les illustrations de cet article sont extraites du livre « Survivre… et Vivre ; Critique de la science, naissance de l’écologie » coordonné par Céline Pessis, Éditions La Découverte, 2014 dont nous conseillons vivement la lecture.

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